Secourisme · Brûlures · Gestes qui sauvent
Une casserole, un fer à repasser, une projection d'huile… et voilà que quelqu'un propose une rondelle de tomate, une noisette de dentifrice, un filet d'huile ou un tube de Biafine. Je l'entends à chaque formation. Pourtant, un seul produit fait vraiment le travail dans les premières minutes : l'eau. Voici pourquoi, schémas animés à l'appui.
Une brûlure continue de brûler
C'est la clé pour tout comprendre. Quand on retire la main de la plaque, la chaleur, elle, reste dans la peau. Elle continue de descendre dans les couches profondes pendant plusieurs minutes et détruit des cellules qui étaient encore saines. Une brûlure superficielle peut ainsi devenir plus profonde après coup.
Les spécialistes décrivent une zone intermédiaire autour du centre brûlé : des tissus abîmés mais encore récupérables. C'est elle que le refroidissement permet de sauver. Le but du premier geste n'est donc pas de « soulager », c'est d'évacuer la chaleur pour stopper la progression.
Sans refroidissement
Eau courante tempérée
Pourquoi l'eau, et pas autre chose ?
Trois raisons physiques, toutes simples :
- L'eau est une éponge à chaleur. Pour la réchauffer, il faut beaucoup d'énergie : elle absorbe donc beaucoup de chaleur avant de devenir tiède elle-même.
- L'eau courante se renouvelle. L'eau qui s'est réchauffée au contact de la peau s'en va, remplacée sans arrêt par de l'eau fraîche. Une compresse ou un produit, eux, se réchauffent et restent sur place.
- L'eau est propre et ne laisse rien. Pas de résidu à gratter ensuite, pas de produit qui irrite une peau déjà abîmée, et une plaie que le médecin peut examiner directement.
Une éponge à chaleur, chiffres à l'appui
Hausse de température quand on apporte 1 kJ de chaleur à 1 kg de liquide
Pour la même chaleur reçue, l'huile chauffe 2,5 fois plus que l'eau. Sur une brûlure, elle se met vite à la température de la peau et n'absorbe plus rien.
Et pourquoi « tempérée », pas glacée ?
Les recommandations françaises de secourisme demandent une eau entre 15 et 25 °C, qui ruisselle sans pression sur la brûlure. Une eau glacée ou un glaçon resserrent les vaisseaux, peuvent ajouter une lésion par le froid à la brûlure et refroidissent tout le corps, ce qui est dangereux chez l'enfant ou en cas de brûlure étendue. Beaucoup ont appris la règle des « 3 × 15 » : une eau autour de 15 °C, à environ 15 cm, pendant 15 minutes. Les recommandations internationales récentes visent plutôt 20 minutes.
Tomate, dentifrice, huile, Biafine : le verdict
Les remèdes de grand-mère ont la vie dure. Voici ce qu'ils font vraiment sur une peau brûlée.
L'eau courante tempérée
Elle emporte la chaleur, en continu.
Elle arrête la progression de la brûlure, calme la douleur et ne laisse rien sur la plaie. Le plus tôt est le mieux.
L'huile, le beurre, les corps gras
Un couvercle posé sur la chaleur.
Le gras absorbe peu de chaleur et forme un film qui la garde dans la peau. Il faut ensuite le nettoyer sur une plaie à vif, et il n'est pas stérile.
Le dentifrice
Un faux froid.
Le menthol active les capteurs du froid de la peau : on a l'impression de fraîcheur alors que la température ne baisse pas. Abrasifs et détergents irritent la plaie, et la pâte sèche en croûte qu'il faudra frotter.
La tomate (ou la pomme de terre)
Fraîche quelques secondes, puis plus rien.
Une rondelle se réchauffe tout de suite et ne refroidit pas en profondeur. La tomate est acide, ce qui pique sur une peau abîmée, et un aliment n'a rien de stérile : c'est une porte ouverte à l'infection.
Bonus : le glaçon
Trop froid, trop concentré.
Il resserre les vaisseaux de la zone déjà abîmée et peut créer une gelure par-dessus la brûlure. Ni glace, ni poche de froid directement sur la peau.
La Biafine
Un vrai médicament, mais pas un premier geste.
C'est une émulsion qui hydrate et favorise la cicatrisation, indiquée pour les brûlures du 1er et du 2e degré. Mais elle ne refroidit pas : elle vient après l'eau, sur une brûlure superficielle. Pour une brûlure du 2e degré, sa notice demande l'avis d'un médecin.
Le cas Biafine, en détail
- Sa notice officielle l'indique pour les brûlures du 1er et du 2e degré et les plaies non infectées, ainsi que pour les rougeurs après radiothérapie.
- Pour une brûlure du 1er degré (simple rougeur, sans cloque), on l'applique en couche épaisse jusqu'à ce que la peau n'absorbe plus. Si la brûlure est étendue, il faut consulter.
- Pour une brûlure du 2e degré (cloques), la notice demande de consulter un médecin, et la crème s'applique après nettoyage de la plaie.
- Elle est contre-indiquée sur une plaie qui saigne ou qui est infectée.
- Bon à savoir : la Haute Autorité de santé a jugé son service médical rendu insuffisant pour justifier un remboursement.
En entreprise, le Sauveteur Secouriste du Travail n'applique aucun produit sur une brûlure : il refroidit, il protège et il alerte.
Le bon réflexe, étape par étape
Refroidir d'abord, alerter en parallèle si la brûlure est grave.
Le temps, c'est de la peau
- Commencez immédiatement : chaque minute compte.
- Arrosez au moins 10 minutes, idéalement 20, même si la douleur passe avant.
- Arrivé en retard ? Refroidissez quand même : une grande étude australienne sur près de 2 500 enfants montre un bénéfice de 20 minutes d'eau courante données dans les 3 heures qui suivent la brûlure.
- Protéger : supprimez la cause (éteignez la plaque, éloignez la victime de la source de chaleur). Si ses vêtements brûlent, empêchez-la de courir et roulez-la au sol.
- Refroidir : arrosez immédiatement la zone brûlée à l'eau courante tempérée, en laissant l'eau ruisseler sans pression.
- Dégager : pendant l'arrosage, retirez les vêtements qui ne collent pas à la peau, ainsi que bagues, montre et bracelets avant que la zone ne gonfle. Ce qui colle reste en place.
- Évaluer et alerter : une cloque plus grande que la moitié de la paume de la victime, une peau blanche, brune ou noire, une brûlure du visage, du cou, des mains, des articulations ou des parties génitales, une brûlure électrique ou chimique, ou une victime enfant : appelez le 15, le 18 ou le 112.
- Ne pas percer les cloques, ne rien appliquer (ni corps gras, ni dentifrice, ni aliment, ni crème) et ne pas mettre de coton sur la plaie.
- Surveiller et couvrir : après le refroidissement, protégez avec un pansement stérile non adhérent ou un linge propre. Couvrez le reste du corps pour éviter que la victime ne se refroidisse, surtout un enfant.
Et en cas de brûlure chimique ?
Même réflexe, en plus long : on lave à grande eau tempérée, pendant au moins 20 minutes, en retirant les vêtements imprégnés du produit (en se protégeant). On garde l'étiquette ou la fiche de données de sécurité du produit pour les secours. Pour une projection dans l'œil, on rince l'œil ouvert sous un filet d'eau.
Pour aller plus loin, retrouvez les autres réflexes à corriger dans notre article 10 idées reçues sur les gestes qui sauvent.
Ce réflexe, vos équipes l'ont-elles ?
Cuisine, atelier, laboratoire, entretien : les brûlures font partie des accidents du travail les plus courants. Je forme vos salariés au Sauveteur Secouriste du Travail, avec de vraies mises en situation.
- INRS, ED 4085 « Aide-mémoire du Sauveteur secouriste du travail » (conduite à tenir face à une brûlure).
- Recommandations françaises de premiers secours (PSE, mise à jour 2021), fiche « Brûlure thermique » : eau tempérée de 15 à 25 °C, ruisselant sans pression.
- Resuscitation Council UK, First aid guidelines 2025, et ILCOR, revue systématique FA 770 sur la durée de refroidissement (2021).
- Griffin B. et al., « Cool Running Water First Aid Decreases Skin Grafting Requirements in Pediatric Burns », Annals of Emergency Medicine, 2020.
- ANSM, résumé des caractéristiques du produit et notice de Biafine (trolamine), et base de données publique des médicaments (avis de la Commission de la transparence, 2008).
- Bautista D. M. et al., « The menthol receptor TRPM8 is the principal detector of environmental cold », Nature, 2007.
- Manitoba Éducation, « La capacité thermique » (eau liquide 4,19 kJ/kg·°C, effet de 1 kJ sur 1 kg d'eau et d'huile végétale).
- Le Quotidien du pharmacien, « Grand-mère n'a pas toujours raison » et « Les erreurs à éviter ».









